Match exceptionnel? Assurément sur un strict point de vue culturel, mais footballistiquement pas tant que cela. Les équipes se rencontreront quatre fois au cours de la saison régulière, voir davantage si les tirages en coupes nationales sont favorables.
Parlons du contexte de cette confrontation, considérée comme l'une des plus grandes rivalités sportives au monde. Au-delà du sport, ce derby oppose deux religions...
The "Old Firm" (que l'on peut traduire par la "Vieille Affaire", au sens commercial du terme) tire son appellation d'un article de presse paru au lendemain du premier match entre les deux équipes en 1888. Le journaliste jugeait les rapports entre les deux clubs plus que cordiaux, les supporters du Celtic arrivant des bidonvilles irlandais de Glasgow au stade en calèche. Il comparait alors les relations des dirigeants à celles d'hommes concluant une affaire, en se donnant rendez-vous l'année suivante. A ce jour, presque 400 Old Firms ont eu lieu, la plus grosse affluence sera enregistrée en 1939, avec 120 000 spectateurs.
Les irlandais ont émigré en Ecosse (et ailleurs) suite à la famine résultant de l'apparition du mildiou (un champignon nocif) dans leurs récoltes de pommes de terre. Entre 1845 et 1849, on recensera un million de morts. En 2008, à l'occasion du derby, les fans des Rangers entonneront "la famine est finie, rentrez chez vous", qui fera grand bruit dans le pays. Le speaker menacera d'arrêter la rencontre si les paroles ne cessent immédiatement. Des diplomates irlandais appelleront dès la fin de la rencontre le gouvernement écossais afin d'obtenir des explications sur cet incident.
Au sortir de la première Guerre Mondiale, une nouvelle vague d'immigration en provenance du pays voisin va faire basculer le cours du championnat. Des ouvriers, pour la majorité d'entre eux protestants et loyalistes (donc fidèles à la Reine d'Angleterre), viennent travailler sur les chantiers du port, carrefour économique du pays. Ceux-ci vont se mettre à fréquenter les tribunes lors des rencontres des Rangers, se faire assimiler par les supporters...et envenimer les rencontres face aux catholiques du Celtic.
La violence, tant physique que verbale (et morale) était inévitable, et prit son envol lors du conflit irlandais entre 1968 et 1998, au cours duquel aura lieu la cission entre l'Eire et l'Ulster (actuelle Irlande du Nord). Les autorités dénombraient neuf fois plus d'admission dans les hôpitaux les jours de derby qu'habituellement. Un journaliste parle même de 8 morts entre 1996 et 2003, et directement liées au match.
Le 2 janvier 1971, la tragédie d'Ibrox Park voit 66 personnes piétinées dans une ruée suite à l'égalisation tardive des locaux. Quelques jours plus tard, les deux équipes se retrouvent pour un match de gala dont les bénéfices iront aux familles de victimes. En 1980, à l'occasion de la finale de Cup remportée par les Celts, la pire invasion de terrain recensée à ce jour donne lieu à de violents affrontements.
Les ventes de joueurs entre les deux clubs sont rares: seulement cinq depuis la fin de la guerre 45. En 1989, Mo Johnston signe aux Rangers en provenance du FC Nantes. Il est le premier catholique convaincu et supporter du Celtic à en porter les couleurs. Camouflet pour la direction qui avait un contrat moral avec ses supporters... Il sera littéralement haï par les fans des deux camps.
En 2002, le maillot extérieur des Rangers est de couleur orange, résultat d'une clause du contrat avec un sponsor, arguent les dirigeants. La fédération ne sera pas dupe et exigera la disparition immédiate de cette tenue. Rapport est fait avec l'Ordre Orange, une fraternité protestante secrète, fondée en 1796, et commémorant la victoire de William l'Orange, né en Hollande, et vainqueur des troupes catholiques en 1690 en Grande Bretagne.
Il y a 20 ans, des drapeaux des deux camps étaient régulièrement brûlés en tribunes. Les deux clubs ont chacun transmis une liste de chants prohibés à l'adversaire, et les spectateurs qui s'y soustrairaient écoperaient de lourdes peines de prison.
The "Old Firm Alliance", subventionnée par les deux rivaux, a été créée en 2005, afin d'éduquer les jeunes de Glasgow à bien manger, faire du sport...et respecter la foi de l'autre. Une manière d'atténuer les tensions et d'afficher une communion de façade.
Les supporters du Celtic arborent rarement le drapeau écossais, ceux des Rangers ont eu quelques problèmes en terre étrangère, notamment à Osasuna (ville de Pampelune) foyer historique de la Chrétienté.
Les places pour cette rencontre sont pratiquement introuvables, et je mesure ma chance d'en avoir dégotter une. Alors je me lève en ce 4 octobre à 8 heures, et j'ai du mal à contenir mon impatience. J'ai discuté avec un irlandais fanatique du Celtic à l'hôtel, et il m'annonce que des américains, des basques (tiens tiens, Osasuna?...) et même des ukrainiens seront présents en parcage.
Il est difficile d'empêcher les supporters de deux clubs d'une même ville de se croiser aux abords d'un stade, et Glasgow n'échappe pas à la règle. Je suis un peu surpris par le calme qui y règne; quelques chants injurieux s'élèvent ici ou là, mais le simple cordon policier déployé n'a pas à s'inquiéter pour le moment.

Toute une tribune a été réservée aux partisans du Celtic, en nombre impressionnant par ailleurs. Peut-être 10 000 sur les deux niveaux...



Billet factice à l'effigie de David Murray, entrepreneur écossais et propriétaire des Rangers et qui, à sa prise de fonction, avait déclaré: "Pour chaque billet de 5 livres qu'ils dépenseront, nous en dépenserons un de 10". Tout ce que nous aimons entendre dans le football en somme.... Edité par les Perth Bhoys (mecs de Perth), une ville du centre de l'Ecosse où est nichée l'une des nombreuses sections Celt.
Il y a en ville beaucoup d'échoppes de paris sportifs ("the bet" en anglais), et les bookmakers se sont invités jusque dans les stades. En effet, aux côtés des buvettes et autres sandwicheries, on peut remplir son ticket en misant sur tout et n'importe quoi (en rapport avec le football bien entendu). Premier buteur, nombre de corners, minute du premier remplacement...

Côté Rangers, on agite Union Jack et drapeau nord Irlandais, les celts brandissent bannières tricolores de l'Eire et en ultime provocation l'étendard du Vatican...ambiance.



En quart de virage et dans la tribune nous faisant face, des spectacles ont été organisés par les locaux, à base d'agitation de drapeaux. Beau rendu.
Pour les "visiteurs", tifo un peu plus latin: tendu d'écharpes et pots de fumée aux couleurs du club.





Lorsque les joueurs verts et blancs se regroupent en cercle comme ici, les fans se mettent à hurler pour motiver tout le monde. Impressionnant.
Les deux équipes sont à l'agonie dans leurs poules européennes respectives, Champions League pour les Rangers, Europa League pour le Celtic. Elles sont néanmoins toujours suivies par un public fidèle et nombreux. En 2008, pour la finale d'UEFA contre le Zenit à Manchester, 150 000 fans Rangers, la plupart sans billet bien évidemment, avaient fait le déplacement. En 2003, toujours pour une finale d'UEFA à Sevilla contre Porto, il y avait 10 fois plus de fans du Celtic que de portugais, avec 5 fois plus de trajet à faire. Ca laisse rêveur. Et qu'on ne me parle pas d'un supposé pouvoir d'achat britannique supérieur, cela n'explique pas tout et n'est pas vraiment vérifié...
Lorsque la tribune se met à chanter, pas de quartier. Migraineux s'abstenir. Le bruit des mains qui s'entrechoquent est assourdissant. Et aux 8ème et 16ème minutes, mon rêve se réalise. J'assiste aux deux premiers buts, et j'ai envie de chialer tellement c'est puissant. Les bleus ont, coup sur coup, assommer l'adversaire et ça saute dans tous les sens dans le stade. J'essaie de ne pas le montrer à mes voisins, mais j'hallucine complètement. Le fait que je connaisse l'importance que revêt le gain de ce match pour les deux clans en rajoute à l'émotion, la tribune Celt est abattue. Les instants qui suivent les buts sont magiques. 25ème minute, penalty pour MacGeady, 2-1. Explosion autour de moi, et je me mêle à l'euphorie. Tout le monde se congratule, se tape dans la main.
Landry Nguemo, ancien nancéien aujourd'hui au Celtic, donne un mauvais coup. Le Ranger blessé doit sortir. Lorsque la civière rentre, les fans catholiques sont heureux et hurlent leur joie. Le fair play est britannique, non? Ca joue tout de même mieux côté vert et blanc, mais lorsque le fameux fighting spirit entre en scène, ça donne quelques moments hauts en couleur. Un pied qui traîne, et c'est une cascade à la Rémy Julienne qui s'ensuit. Le tout sous les hourras de la foule ("Fucking Bastards" ou autres gentillesses du genre). Excellent!
En milieu de seconde période, Scott MacDonald rate une occasion en or, mon voisin est au bord de la crise de nerfs. Il se tourne vers moi et me crie "Why?, why?" (pourquoi?). Je prends un air éploré parceque le mec va m'écorcher vif si je prends la chose trop à la légère.
Fin de la rencontre, les Celts se font joliment chambrer, en prennent pour leur grade comme il faut. Rien à signaler à la sortie du stade. La situation depuis quelques années s'est quand même largement détendue entre les belligérants. Les Rangers sont repassés devant au classement, tout va bien.
Pour ma part,désormais, un déplacement en Europe de l'Est avec nos rémois, et je pourrai mourir tranquille.